Tout le monde le sait : l’intelligence artificielle sait écrire, reformuler, résumer et bientôt, toujours davantage, simuler les formes de la conversation humaine. Mais il est une chose qu’aucune technologie ne rend tout à fait secondaire : la voix. Non pas seulement la voix comme instrument sonore, mais comme présence, intention, émotion et relation. C’est précisément sur ce territoire, à la frontière entre communication et expression personnelle, que Jean-Marc Laurent inscrit son tout nouveau livre, "Parler, c’est humain – Redécouvrir sa voix à l’ère des écrans et de l’IA".
Le titre a valeur de manifeste autant que d’invitation. Car parler ne consiste pas uniquement à aligner des mots. Il faut encore trouver le ton, construire une pensée, assumer un silence, regarder celui auquel on s’adresse et accepter cette part d’imprévu qui fait de toute prise de parole une rencontre. Dans un monde où les écrans ont progressivement transformé la manière d’échanger, cette dimension relationnelle de la parole tend parfois à s’effacer. Jean-Marc Laurent connaît précisément cet univers de la voix. Pionnier de la radio FM, formateur en prise de parole, figure familière de l’audiovisuel en France mais qui connait bien l'Afrique et océan Indien, il a construit une partie de son parcours au contact du micro, de la caméra et du public. Cette expérience constitue aujourd’hui la matière première d’une démarche de transmission qui dépasse le cadre des médias. Masterclass, ateliers, conférences et formations prolongent ainsi les réflexions développées dans son ouvrage.
Prendre la parole est souvent présenté comme une aptitude naturelle. Certains seraient spontanément à l’aise, d’autres davantage réservés. Cette opposition est pourtant réductrice. S’exprimer devant un groupe, défendre un projet ou convaincre un interlocuteur suppose un ensemble de techniques qui peuvent être apprises et surtout travaillées. La question concerne les étudiants confrontés à un Grand Oral, à une soutenance ou à un entretien d’admission, mais également les professionnels. Présenter une stratégie devant des collaborateurs, conduire une réunion, exposer un projet à des partenaires ou défendre une proposition commerciale relève du même exercice : faire passer une pensée d’un esprit à un autre.
Le contenu ne suffit pas. Il faut savoir l’ordonner, hiérarchiser les idées, trouver le rythme approprié et mesurer la place du silence. La voix devient alors un outil de précision. Elle peut souligner une idée, créer une attente, donner du relief à une phrase. Le regard, la posture et l’écoute participent eux aussi à cette grammaire discrète de la communication. C’est sans doute l’un des intérêts de l’approche de Jean-Marc Laurent : replacer la prise de parole dans la pratique plutôt que dans le seul registre de la performance. Il ne s’agit pas de fabriquer des orateurs impeccables, mais d’aider chacun à mieux comprendre ce qu’il dit et la manière dont il est entendu.
La maîtrise de la parole demeure au cœur
La réflexion prend une résonance particulière avec l’essor de l’intelligence artificielle. Les outils numériques permettent désormais de préparer un discours, d’organiser des arguments, de corriger une formulation ou de produire rapidement une présentation. Ils constituent des auxiliaires puissants pour celui qui doit communiquer. Mais ils déplacent aussi la question. Lorsque le contenu devient plus facile à produire, que reste-t-il à celui qui le porte ? La réponse se trouve peut-être dans ce que la technologie reproduit encore imparfaitement : la présence. Une voix humaine n’est jamais complètement neutre. Elle porte une histoire, une intention, une hésitation parfois, une manière singulière de s’adresser aux autres. Elle réagit à un regard, à un silence dans la salle, à une question inattendue. Elle improvise et se corrige. Elle établit une relation.
Parler, c'est humain: Redécouvrir sa voix à l'ère des écrans et de l'IA
C’est cette dimension que le livre de Jean-Marc Laurent entend remettre au centre. Il ne s’agit pas d’opposer la parole humaine aux outils numériques, encore moins de nier l’utilité de l’IA. Il s’agit plutôt de rappeler qu’un outil peut aider à préparer un message sans pour autant remplacer celui qui devra l’incarner. Cette philosophie trouve déjà des prolongements dans les interventions menées auprès de structures aussi diverses que la CCI de Normandie, la Ville de Fontenay-aux-Roses et son centre culturel, l’ISG – Groupe IONIS ou Eminéo Éducation. Du monde étudiant à celui de l’entreprise, les besoins se rejoignent autour d’une même nécessité : savoir formuler une idée et lui donner une existence dans l’espace collectif.
La problématique dépasse d’ailleurs les frontières françaises. Dans les environnements professionnels africains, comme dans ceux de l’océan Indien, la transformation numérique et la multiplication des échanges à distance font également évoluer les pratiques de communication. La maîtrise de la parole demeure pourtant centrale, qu’il s’agisse de transmettre un savoir, de défendre un projet entrepreneurial, de représenter une institution ou de dialoguer avec des partenaires. Le parcours de Jean-Marc Laurent donne ainsi à son livre une portée qui dépasse le simple manuel de communication. Parler, c’est humain interroge une époque qui produit toujours plus de contenus et pose, en creux, une question essentielle : que devient la parole lorsque tout le monde peut désormais disposer d’un outil capable de parler à sa place ?
Peut-être faut-il simplement réapprendre à parler pour soi. À trouver sa voix plutôt qu’une voix standardisée. À accepter les imperfections qui donnent parfois à une intervention sa sincérité. À comprendre qu’une parole efficace n’est pas nécessairement une parole spectaculaire. Dans le bruit continu des notifications, des écrans et des textes générés instantanément, la voix humaine conserve ainsi quelque chose de profondément culturel : elle raconte celui qui parle et crée, l’espace d’un instant, une communauté avec ceux qui écoutent. La prendre au sérieux, c’est peut-être aussi préserver une manière singulière d’être ensemble.

