Tribune
Le débat sur la souveraineté numérique est souvent présenté comme une question technique alors qu’en réalité il s’agit d'une question de pouvoir. Un pays peut aujourd’hui perdre une partie de sa souveraineté sans perdre un seul mètre carré de territoire. Il lui suffit de dépendre d’infrastructures qu’il ne contrôle pas, de plateformes qu’il ne régule pas, de données qu’il ne maîtrise pas ou de systèmes d’intelligence artificielle conçus ailleurs.
En décembre 2025, la Haute Cour du Kenya a suspendu temporairement une partie d’un accord sanitaire conclu avec les États-Unis à la suite de recours relatifs à la protection des données de santé des citoyens kényans. Au-delà du cas kényan, cet épisode illustre une réalité plus large : la puissance d’un État au XXIᵉ siècle se mesure aussi à sa capacité à contrôler les données, les infrastructures numériques et les systèmes d’intelligence artificielle.
Autrefois centrée sur les territoires et les ressources, la compétition internationale se joue désormais aussi dans l’espace numérique. Force est de constater que l’Afrique est déjà entrée dans cette transformation. Selon l'Union Internationale des Télécommunications ( UIT), en 2024, seuls 38 % de la population africaine utilisaient Internet, un chiffre bien inférieur à la moyenne mondiale de 68 %.
Les téléphones portables restent un moyen d'accès essentiel aux services numériques pour des centaines de millions de personnes à travers le continent, et l'utilisation des technologies numériques continue de croître rapidement dans des secteurs tels que la finance, l'éducation, la santé, le commerce et l'administration publique. Même si elle s’accompagne d’une fracture numérique.
Cette évolution est une réel opportunité, mais elle soulève également une question déterminante pour l’avenir de l’Afrique : qui contrôle réellement les technologies sur lesquelles repose cette transformation numérique ?
La nouvelle géopolitique informationnelle
Parler de « colonie numérique » permet de mettre en lumière une dépendance durable à des technologies, des infrastructures et des plateformes non africaines. Il s’agit d’un rapport de pouvoir basé sur les données, et non d’une simple répétition de la colonisation historique. Ce « colonialisme des données » désigne une nouvelle forme de domination où la vie sociale est captée et exploitée via les infrastructures numériques.
Désormais, le contrôle des données, des infrastructures et des flux d’information est aussi stratégique que celui des territoires ou des ressources.
Et l’Afrique n’est pas en marge de cette compétition. Elle en constitue, au contraire, l’un des terrains les plus privilégiés. Les investissements chinois dans les infrastructures télécoms, la domination des plateformes américaines dans les usages numériques du quotidien et les ambitions croissantes de l’Union européenne en matière de gouvernance numérique ou encore les efforts constant d’intégration de la Russie témoignent de l’importance géopolitique du continent.
Dans ce cadre, force est de constater qu’aujourd’hui de grandes entreprises technologiques utilisent les données des utilisateurs africains, dans un contexte où les infrastructures et les protections juridiques restent souvent insuffisantes. Ce qui est intéressant n’est donc plus seulement de savoir si l’Afrique accède au numérique. Mais aussi de savoir dans quelles conditions elle y accède, avec quelles infrastructures, sous quelles règles, au bénéfice de quels acteurs, et avec quelle capacité réelle à produire, protéger et gouverner ses propres données.
Les vulnérabilités numériques africaines
Les données sont devenues l’une des ressources stratégiques majeures du XXIᵉ siècle. Elles permettent de comprendre les comportements, d’anticiper les besoins, d’orienter les décisions économiques et d’influencer les représentations collectives.
Cette situation engendre des dépendances majeures aux infrastructures, aux plateformes, aux modèles d’intelligence artificielle, aux standards techniques et aux capacités de calcul étrangères.
Ces vulnérabilités ne sont pas uniquement technologiques. Elles peuvent également avoir des conséquences économiques, politiques, sécuritaires et informationnelles.
L’exemple du Gabon illustre particulièrement cette réalité. Récemment encore, plusieurs plateformes sociales ont été suspendues par les autorités, au nom de la sécurité nationale et de la stabilité institutionnelle. Ce qui montre que l’espace numérique est désormais un lieu central de circulation de l’information, de mobilisation citoyenne, de contestation politique et de contrôle des récits publics.
Lorsque les données publiques sont hébergées hors du continent, lorsque les conversations publiques dépendent de plateformes étrangères ou lorsque l’accès à Internet devient un enjeu de stabilité politique, la question numérique cesse d’être purement technique et ouvre inévitablement la question de la souveraineté numérique.
Intelligence artificielle et bataille des récits
L’intelligence artificielle renforce encore cette problématique. Les modèles les plus performants sont aujourd’hui développés par un nombre limité d’acteurs principalement situés aux États-Unis et en Chine. Cette concentration influence non seulement l’innovation technologique, mais aussi la manière dont les connaissances sont organisées, hiérarchisées et diffusées.
Les modèles d’intelligence artificielle ne se contentent pas de traiter l’information. Ils participent à la construction des représentations collectives. Ils sélectionnent certaines sources, hiérarchisent certains savoirs et rendent certaines visions du monde plus visibles que d’autres. Derrière les algorithmes se joue donc également une compétition pour la production des récits et la domination des esprits.
L’enjeu principal ne se limite pas à maîtriser les données ou les infrastructures : il consiste, pour l’Afrique, à produire et contrôler ses propres connaissances, récits numériques et représentations du monde afin de préserver sa souveraineté stratégique. Car il est à craindre qu’une société qui dépend des autres pour interpréter sa réalité ne perde progressivement une partie de sa souveraineté stratégique. C’est cette captation des données et des récits qui s’inscrit dans la continuité d‘une colonialité des savoirs, où les infrastructures et les modèles d’intelligence artificielle hiérarchisent les visions du monde.
Les réponses africaines émergentes
Bien évidemment, l’Afrique n’est pas condamnée à la dépendance. En 2024, l’Union Africaine a adopté une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle visant à promouvoir une approche africaine, éthique et inclusive de cette technologie.
Plusieurs initiatives démontrent également la capacité d’innovation du continent :
- Le projet Masakhane, qui développe des modèles linguistiques pour les langues africaines ;
- Lelapa AI en Afrique du Sud, qui travaille sur des systèmes adaptés aux réalités africaines ;
- Les investissements du Rwanda dans l’économie numérique et l’intelligence artificielle ;
- Les projets panafricains de centres de données et d’infrastructures cloud.
Ces exemples d’ initiatives prouvent que l’Afrique peut passer du statut de consommateur à celui d’acteur numérique. Pour changer d’échelle, il est essentiel de viser une autonomie numérique en développant ses propres infrastructures, modèles, compétences et régulations.
L’enjeu n’est donc pas seulement d’utiliser l’intelligence artificielle. Il s’agit de bâtir des capacités africaines en conception, hébergement,régulation et évaluation. Autrement dit, l’Afrique ne doit pas seulement adopter des solutions numériques dans une perspective technosolutionniste et dépendante ; elle doit aussi participer à la définition des standards, des langues, des données et des cadres de gouvernance qui structureront son propre écosystème numérique.
Préserver la liberté de décision
Le défi africain ne se résume pas à l’adoption de stratégies nationales. Il s'agit de construire une force collective capable de développer des infrastructures souveraines, de protéger les données sensibles, de soutenir la recherche, de former les talents et de négocier collectivement avec les grands acteurs du numérique.
L’Afrique dispose d’atouts considérables : une population jeune, un dynamisme entrepreneurial remarquable, un marché numérique en pleine croissance et une capacité d’adaptation reconnue. Mais ces atouts devront s’accompagner d’une vision à long terme.
L’Afrique ne doit évidemment pas refuser le numérique, mais elle doit le penser et le gouverner. Sa souveraineté numérique ne doit pas être un slogan mais le résultat de choix politiques, industriels, scientifiques et éducatifs.
Hier, les puissances se disputaient les territoires. Aujourd’hui, elles se disputent les données. Demain, elles se disputeront probalement les capacités de calcul, les intelligences artificielles et les récits qui structurent la compréhension du monde. L’Afrique ne doit pas seulement participer à la transformation numérique mondiale ; elle doit préserver sa liberté de décision, condition essentielle pour qu’elle ne devienne pas une colonie numérique.

