Le paysage bancaire africain continue de se recomposer sous l’effet de l’expansion des groupes régionaux et du retrait progressif de certains établissements européens. Dans cette nouvelle configuration, le Maroc occupe une place de plus en plus importante. Portés notamment par Attijariwafa bank, le Groupe Banque Centrale Populaire (BCP) et Bank of Africa, les établissements marocains ont considérablement étendu leur présence au-delà des frontières du royaume.
Dans une analyse publiée dernièrement par le média African Business, le Maroc est présenté comme la deuxième puissance bancaire régionale du continent africain, derrière l’Afrique du Sud. Cette position repose autant sur l’importance du marché bancaire marocain que sur l’implantation progressive des grands groupes du royaume dans de nombreux pays africains. Au cours des deux dernières décennies, les banques marocaines ont en effet engagé une stratégie d’expansion continentale qui a profondément modifié leur profil. Attijariwafa bank est aujourd’hui présente dans au moins quinze autres marchés africains. Le groupe BCP opère, pour sa part, dans dix-huit pays, tandis que Bank of Africa dispose d'un réseau couvrant une vingtaine de marchés sur le continent.
Cette présence est particulièrement visible en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, deux régions dans lesquelles les groupes marocains ont renforcé leurs positions à travers des acquisitions, des prises de participation et le développement de réseaux locaux. Bank of Africa se distingue également par une implantation étendue vers l’Afrique de l’Est, ce qui en fait l’un des groupes marocains les plus internationalisés.
Cibler les segments à plus forte valeur ajoutée
L’internationalisation représente désormais une composante importante de l’activité de ces établissements. Selon les données disponibles, les activités réalisées hors du Maroc représentent environ un quart des revenus et des actifs d’Attijariwafa bank et de BCP. Chez Bank of Africa, cette proportion atteindrait près de 40 %, illustrant le poids croissant des marchés africains dans le développement du groupe. Cette progression intervient dans un contexte de transformation de la présence bancaire internationale en Afrique. Plusieurs grands établissements européens ont, ces dernières années, choisi de réduire leur exposition au continent ou de céder certaines filiales. Société Générale a notamment engagé un mouvement de retrait de plusieurs marchés africains, tandis que BNP Paribas a progressivement réduit sa présence dans différentes régions et est engagé dans une évolution de sa participation au sein de la BMCI au Maroc.
Le recul de certains groupes européens ne constitue toutefois qu’un des facteurs expliquant la montée en puissance des banques marocaines. Celles-ci disposent également d’une connaissance ancienne des marchés africains francophones et ont développé des stratégies adaptées aux réalités économiques régionales. Leur implantation leur permet notamment d’accompagner les entreprises marocaines et africaines dans leurs projets d’investissement et leurs échanges commerciaux. Après avoir initialement développé leurs activités autour de la banque de détail, les groupes marocains cherchent désormais à renforcer leur présence dans des segments à plus forte valeur ajoutée. Le financement des entreprises, le commerce international, les opérations de banque d’investissement et les paiements transfrontaliers figurent parmi les domaines appelés à prendre davantage d’importance.
La mise en œuvre progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) pourrait également créer de nouvelles opportunités pour les établissements financiers présents dans plusieurs pays du continent. L’augmentation des échanges intra-africains devrait accroître les besoins en financement du commerce, en gestion des devises et en systèmes de paiement capables de relier les différentes économies africaines.
Dans cette perspective, les banques disposant déjà de réseaux couvrant plusieurs marchés pourraient bénéficier d’un avantage stratégique. Leur présence simultanée dans différents pays facilite théoriquement l’accompagnement des entreprises engagées dans des opérations régionales et transfrontalières. L’expansion africaine des groupes marocains ne s’accompagne cependant pas d’un ralentissement de leurs activités sur le marché national. Le secteur bancaire marocain continue lui aussi d’enregistrer une progression de ses principaux indicateurs. L’encours total des crédits distribués par les établissements bancaires marocains aurait atteint 1 192 milliards de dirhams (127,28 milliards USD) en 2025, soit une hausse de 6,5 % sur un an. Les crédits accordés sur le marché intérieur ont progressé d’environ 8 %, représentant leur rythme de croissance le plus élevé depuis plusieurs années.
Transformation numérique
Les financements destinés à l’équipement ont particulièrement contribué à cette dynamique, avec une progression annoncée de 25 %. Cette évolution reflète notamment l’importance des investissements engagés dans plusieurs secteurs, parmi lesquels l’industrie, les infrastructures de transport et les énergies renouvelables. La croissance de l’activité s’est également traduite dans les résultats du secteur. Les banques marocaines auraient enregistré un bénéfice global de 19,2 milliards de dirhams (2 milliards USD) en 2025, en progression de 22,2 % par rapport à l’année précédente. Ces résultats témoignent d’un environnement favorable pour les principaux établissements, même si la rentabilité future restera dépendante de l’évolution de l’économie nationale et des conditions financières internationales.
Les prochaines années pourraient offrir de nouvelles perspectives au secteur bancaire marocain. L’organisation de la Coupe du monde de football de 2030 par le Maroc, conjointement avec l’Espagne et le Portugal, devrait s’accompagner d’importants programmes d’investissement. La modernisation ou la construction d’infrastructures ferroviaires, aéroportuaires et sportives, ainsi que le développement de capacités hôtelières et touristiques, pourraient générer des besoins importants en matière de financement. Les banques marocaines devraient ainsi être appelées à jouer un rôle dans l’accompagnement de certains de ces projets, aux côtés d’autres institutions financières et investisseurs.
Parallèlement, la transformation numérique constitue un autre axe majeur de développement. Les établissements marocains investissent dans les services bancaires en ligne, les paiements électroniques et les plateformes financières numériques. Le groupe BCP figure parmi les acteurs engagés dans cette évolution avec son écosystème Chaabi Pay. Selon les données disponibles, celui-ci comptait 13,8 millions d’utilisateurs enregistrés à la fin de l’année 2024, contre 10,3 millions un an auparavant. La progression des outils numériques intervient également dans un contexte d’amélioration de la bancarisation. Environ 56 % des adultes marocains disposaient d’un compte bancaire en 2025, contre une proportion estimée entre 42 % et 44 % cinq ans auparavant. Malgré cette progression, une partie importante de la population reste encore en dehors du système bancaire traditionnel, ce qui laisse des possibilités de développement aux établissements et aux services financiers numériques.
La position du Maroc dans le paysage bancaire africain repose ainsi sur une double dynamique. D’un côté, les grands groupes du royaume poursuivent leur expansion sur le continent et renforcent leur capacité à accompagner les échanges économiques entre différents marchés africains. De l’autre, le marché intérieur continue de générer une croissance soutenue des crédits, des investissements et des services financiers. Derrière l’Afrique du Sud, dont les groupes bancaires conservent une influence majeure à l’échelle régionale et continentale, le Maroc apparaît désormais comme l’un des principaux pôles bancaires africains. La consolidation de cette position dépendra néanmoins de la capacité de ses établissements à maintenir leur croissance internationale, à gérer les risques liés à la diversité des économies dans lesquelles ils opèrent et à poursuivre leur adaptation aux transformations numériques et réglementaires du secteur.


